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10 questions à
Paella
1 - Qu'est-ce qui vous a permis - vous plutôt qu'un
autre peintre ou même un historien - de mettre au jour ce
qui est demeuré invisible durant près de quatre
siècles ?
Je ne dirais pas que mon parcours artistique est aussi atypique
que l'a été celui du Greco, toutefois mes origines
espagnoles mêlées à mon éducation française,
et ma formation tant théorique que pratique ont favorisé
ma perception originale de son uvre. Je dois dire que j'ai
longtemps ressenti une certaine réticence devant ses tableaux,
sans doute l'aspect par trop pieux de la globalité de son
travail. Pourtant en 2005 je me suis attelé à comprendre
pourquoi le Greco contraignait parfois ses figures dans des contorsions
ou selon des angles que ne pouvaient expliquer son adhésion
au maniérisme. L'ange qui porte l'âme du comte d'Orgaz
aura été le révélateur d'une première
figure symbolique cachée, celle d'un serpent. Il est à
noter que le Greco avait représenté à plusieurs
reprises le reptile dans divers tableaux. D'autres serpents me
sont apparus ensuite, puis de fil en aiguille d'autres symboles
encore, une centaine sont recensés dans "l'Autopsie".
2 - À votre avis comment a-t-on pu passer à
côté de cela si longtemps ?
Je pense que le Greco n'avait pas l'intention d'être décrypté
par ses contemporains et sûrement ne l'a-t-il pas été,
du moins personne n'en a témoigné à son époque.
L'Inquisition régnait, il ne pouvait se permettre d'être
déjoué par ses commanditaires, ordres religieux,
églises, nobles très chrétiens. Le peintre
a élaboré un système de composition qui lui
facilitait l'entremêlement de lignes grâce auxquelles
il dessinait des figures symboliques à l'insu de tous.
3 - Comment expliquer cette pratique ?
On sait du Greco qu'il lui a été primordial d'imposer
sa façon de peindre, et, bien qu'il ait connu le succès,
l'artiste a souvent été en conflit avec ses commanditaires
au sujet de l'estimation pour la rémunération de
son travail. Les peintres étaient jusqu'alors considérés
comme des artisans (sauf en Italie où il y avait déjà
des "stars"). Le Greco revendiquait ce statut d'artiste,
non seulement capable de depeindre sinon d'élever la représentation
de la foi à un rang spirituel . Cette conscience intellectuelle
l'a probablement conduit à concevoir des images à
multiples niveaux de lecture - un langage double - mais pas forcément
sacrilège.
4 - Le hasard, la configuration complexe des lignes, ne sont-ils
pas favorables à des interprétations fantaisistes,
à la subjectivité ?
Ce qui rend l'univers du Greco si particulier, se sont de nombreuses
incongruités dans ses compositions : des drapées
aux plis absurdes, l'agencement de certains corps qui frise l'agglomérat,
des nuages aux formes alambiquées. C'est la comparaison
des tableaux qui reprenaient le même thème avec des
variantes qui m'a autorisé ces assertions. En toute objectivité,
on constate que le peintre a construit un vocabulaire d'éléments
plastiques à double sens (le représenté,
le caché) qui par associations suggèrent une silhouette
zoomorphe, un animal symbole... La répétition de
ces figures au sein de nombreuses peintures confirme l'intention
de l'artiste.
5 - L'uvre du Greco qui se caractérise par son
originalité au regard de la production artistique de l'époque
ne perd-t-elle pas une part de mystère par votre dévoilement
?
C'est l'incompréhension qui a fait que l'on a longtemps
catalogué ce peintre de fantasque et de mystique. Ce que
j'ai découvert le hisse au niveau des plus grands artistes
de l'histoire de la peinture, c'est-à-dire, ceux qui ont
su conjuguer le talent de la maîtrise picturale avec celui
du génie de l'invention.
6 - Peut-on parler de re-naissance du Greco ?
Son uvre aura dû attendre le 19e siècle pour
retrouver les honneurs, puis l'estime de ses condisciples pour
leur avoir ouvert la voie de l'expressionisme. Mais cela n'était
qu'une façon d'adopter l'effet stylistique de sa peinture
sans imaginer que ces outrances formelles étaient régies
par un système de représentation privilégiant
la surface de la toile afin d'y organiser un réseau de
lignes. Cette nouvelle vision de son art ajoute une dimension
supérieure de son uvre déjà fameuse.
7 - Comment se fait-il qu'un peintre s'intéresse au
Greco aujourd'hui ?
C'est justement la démonstration qu'il y aura toujours
des leçons à tirer de nos prédécesseurs.
L'art se nourrit de l'art, ce que n'aurait pas démenti
le Greco qui ne s'en est pas privé.
8 - Pourquoi un roman ?
Plutôt que de rédiger une thèse, j'ai préféré
le côté ludique du polar pour raconter la progression
de mes découvertes telle que je l'ai vécue, de plus
en plus frénétique. En percevant ces images "entre-deux"
on se trouve en plein dans l'incroyable propre au romanesque,
et je me suis servi de cette ambiguïté. Finalement,
c'est un jeu de piste accessible à tous !
9 - Ne cédez-vous pas à cette mode qui voudrait
que tout soit décryptable ?
Il y a chez certains auteurs un abus dans la mesure où
l'on veut à tout prix que l'art nous révèle
des secrets qui bouleverseraient le rationalisme. Le domaine des
arts a permis à des individus de formuler des idées
susceptibles de perturber les dogmes politiques ou religieux de
leur époque. Il leur a donc fallu user d'un langage double
dont les codes nous sont dorénavant hermétiques.
On a mis longtemps par exemple pour retrouver un sens aux soi-disant
élucubrations de Jérôme Bosch.
10 - Cette découverte aura-t-elle des répercussions
sur votre création ?
Forcément, comme tout évènement inhérent
à ma vie dont ma peinture indirectement s'alimente. Ces
deux années d'immersion dans l'univers de cet artiste représentent
autant une révision du passé que de mon avenir,
car je n'ai pas fini d'en entendre parler. S'il y a une leçon
à en tirer, c'est qu'il faudrait toujours chercher à
repousser les limites.
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